La Blockchain et le monde du livre

dans

Et si votre prochain livre devenait une organisation autonome décentralisée ? Mieux : imaginez votre maquettiste intéressé par les profits de vos ventes en librairie ! Que diriez-vous d’utiliser le protocole « GIT » pour écrire une suite à votre dernier roman et le voir se démultiplier en des centaines de versions différentes grâce à l’écriture collective ?

La-Blockchain-et-le-monde-du-livre

C’est ce que propose l’étonnant projet WESPR, une plateforme d’édition collaborative, construite sur la technologie blockchain et l’écosystème Ethereum par des étudiants de Rennes, en France.

Ce genre de projets donne une idée de ce que pourrait être l’ampleur de l’impact du phénomène blockchain sur le domaine de l’édition. Aujourd’hui, aucun secteur industriel n’échappe à une réflexion sur la blockchain, cette technologie pas vraiment nouvelle, mais excessivement intéressante à mettre en place pour garantir la sécurité et la confiance dans des systèmes transactionnels. Pour faire simple, la technologie blockchain permet de créer des chaînes d’enregistrements successifs de transactions, un peu comme sur le grand livre d’un comptable. L’inscription et la validation des transactions dans la blockchain est décentralisée, grâce à Internet, et confiée à un très grand nombre d’utilisateurs et leurs ordinateurs.

La blockchain en quelques mots

Récemment popularisée par la cryptomonnaie Bitcoin, cette technologie offre plusieurs avantages très intéressants :

  • Une confiance et une sécurité certaine, puisque cette inscription n’est pas le fait d’une personne ou d’une organisation, mais d’un très grand nombre de participants tous indépendants les uns des autres.
  • La blockchain est ouverte, observable par tous, mais non-modifiable. Toutes les transactions sont visibles, dans l’ordre et s’il est possible de les observer de la première à la dernière, il est impossible d’en altérer la nature, les données ou la séquence.
  • Pour qu’une transaction soit ajoutée à la blockchain, un ordinateur du réseau doit procéder à une série de vérifications (un hachage cryptographique pour l’identification de la transaction, suivi de la résolution d’un problème mathématique complexe pour la priorité d’ajout de la transaction dans la chaîne).

Une blockchain permet donc d’enregistrer des échanges de valeurs, de biens ou de droits et d’en assurer la validité sans passer par un tiers. Elle rend ces échanges sûrs, permanents et indépendants d’intermédiaires. C’est d’ailleurs ce qui est essentiellement en jeu lorsque l’on imagine comment appliquer cette technologie à l’industrie du livre. Voici deux exemples conceptuellement très différents d’utilisation de cette technologie, mais qui, s’ils sont un jour réellement mis en place, transformeront l’industrie du livre de façon permanente.

Utiliser la blockchain pour optimiser la chaîne du livre

La technologie blockchain serait idéale pour optimiser différentes étapes de la chaîne d’approvisionnement (Supply Chain). Tout d’abord, en utilisant des contrats automatiques dont les conditions peuvent être validées par les utilisateurs de la Blockchain, il serait facile de déclencher automatiquement certaines actions, comme une commande, une livraison ou un paiement.

Toutes les informations concernant les produits, leur qualité, leur origine, leur valeur, seraient inscrites en un seul lieu et de façon inaltérable. Ce qui aurait pour avantage immédiat de fluidifier les flux d’informations et d’argent entre fournisseurs, acheteurs et distributeurs.
Les données associées à ces flux fourniraient une garantie permanente de leur traçabilité, validées et accessibles en intégralité par l’ensemble des agents de la chaîne.

Autre avantage essentiel, l’inscription permanente de toute transaction dans la réception, le traitement et le transport des livres permettrait d’identifier les irrégularités et de repérer les blocages, retards et goulots d’étranglement.

L’idée est ici de fluidifier l’ensemble des processus de la chaîne, qu’ils soient physiques ou dématérialisés. Chaque étape, enregistrée sous la forme d’une transaction dans la blockchain, est sûre, validée sans intermédiaire et permet de garantir confiance et traçabilité dans l’acheminement des livres de l’éditeur au lecteur.

Transformer le monde de l’édition

Mais de récentes contributions présentées par différents acteurs de l’industrie du publishing lors de ces derniers mois laissent à penser que la technologie blockchain pourrait être utilisée nettement plus en profondeur dans les logiques fondamentales du monde de l’édition. L’Alliance des Auteurs Indépendants (ALLi) a proposé une session autour de la blockchain lors du Salon du livre de Francfort en Octobre 2017.

Les thématiques abordées concernent principalement la gestion des droits d’auteur et le partage des revenus produits par une œuvre écrite. Entre non-respect des droits, piratage et redistribution totalement inégale de ces revenus, les créateurs se sentent bien souvent lésés. Et c’est justement là où la technologie blockchain pourrait se révéler utile : un système décentralisé de référencement des œuvres et des auteurs, combiné à une plateforme de micro-paiement totalement indépendante de toute structure centrale, permettrait de fluidifier les échanges et de répondre aux enjeux de propriété intellectuelle.

Par exemple, la gestion des droits originaux d’un créateur d’une œuvre pourrait s’inscrire dans une blockchain et suivre l’évolution dans le temps de la vie de l’œuvre et de son exploitation. À ce titre, l’exemple de Publiq est parlant puisqu’il supprime entièrement les intermédiaires.

Au cœur du dispositif idéal se trouverait une plateforme indépendante d’échange et de rétribution des droits d’auteur, qui ferait autorité. L’étude de ALLi présente également différents exemples dans le domaine de la gestion des droits musicaux (Mediachain) ou dans celui des œuvres d’art (Artsy).

Justement, le projet WESPR, préalablement mentionné, propose une vision très poussée de ce à quoi pourrait ressembler et servir un tel dispositif : une plateforme où créateurs pourraient publier leurs œuvres, rémunérer leurs équipes et leurs audiences, tout cela sans passer par des intermédiaires. Les œuvres deviennent des organisations autonomes et décentralisées où tous les contributeurs peuvent travailler ensemble, diviser les droits et la propriété intellectuelle et faire évoluer démocratiquement l’œuvre et ses composants. Toute contribution est ainsi rémunérée par une monnaie virtuelle et les paiements sont automatiques. Principe également intéressant, chaque contenu de l’œuvre est présent dans un « arbre de l’inspiration », qui répertorie et rémunère chaque inspiration, chaque contribution, a priori et posteriori.

Comme le dit Olivier Sarrouy, co-fondateur du projet, dans une interview donnée au site Blog du Modérateur : « Le monde de l’édition est un village, WESPR va essayer de le transformer en ville où les gens peuvent se rencontrer par le hasard de leurs lectures et de leurs contributions. Nous souhaitons proposer des outils qui permettront aux gens de se faire confiance, notamment dans le partage des droits d’auteur qui est un élément décisif. »

Obstacles

Il est évident qu’un tel système n’est pas pour demain : la résistance des acteurs de l’industrie du livre, qui bénéficient grandement aujourd’hui de leur rôle d’intermédiaires entre créateurs et consommateurs, s’organisera rapidement et il est difficile d’imaginer construire un tel système sans eux. Les mécanismes actuels de gestion des droits de propriété intellectuelle, même s’ils sont souvent perçus comme inefficaces et déséquilibrés, seront difficiles à transformer. De même, une des caractéristiques des modèles de virtualisation des structures industrielles est leur capacité à replacer les acteurs désintermédiés au cœur des nouvelles logiques. Pour dire les choses simplement, du fait de leur position et des moyens financiers et techniques dont ils disposent, les leaders de l’industrie ne tarderont certainement pas à imposer leur propre système de blockchain.

Le monde de l’édition, comme toute industrie traditionnelle, se trouve aujourd’hui confronté aux réalités de l’économie numérique : l’innovation portée par les systèmes décentralisés remet en question les modèles classiques. La blockchain propose à ce niveau une vraie rupture en proposant une technologie simple pour redonner pouvoir et valeur aux éditeurs indépendants de produits culturels. Mais la mise en place de systèmes décentralisés pour la gestion des droits d’auteur ne pourra se faire sans la participation des acteurs traditionnels de l’industrie.

Stéphane Bazan

Stéphane est en charge des projets “Knowledge & Empowerment” chez Bookwitty. Spécialiste en Web Science, il fait partager sa compréhension des phénomènes numériques et de leur impact sur la société à travers les différents programmes de formation universitaire ou continue.