Parallèlement à la promotion et la vente du livre, quel est le rôle du festival littéraire : regard sur le festival littéraire alternatif

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Si l’une des grandes priorités des festivals littéraires est de promouvoir le livre et par conséquence augmenter ses ventes, le monde du livre oublie souvent un autre rôle propre au festival littéraire : regrouper autour d’une même problématique les différents acteurs de la sphère livre : les auteurs et illustrateurs, les éditeurs, les diffuseurs, les acteurs régionaux, et les lecteurs.

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Je n’ai jamais raté le Salon de Paris, rendez-vous littéraire incontournable, et référence internationale pour la littérature en français. Jusqu’à l’année dernière, j’estimais avoir une expérience agréable durant les quatre jours du Salon. L’ambiance frénétique me plaisait, j’arrivais à faire le tour des nouveautés mars-avril des éditeurs principaux français (à l’exception du Groupe Hachette qui boycotte le Salon), et de visiter le stand de l’invité d’honneur de l’année. Cette année pourtant, j’ai participé au festival Paroles Indigo à Arles, organisé par L'Oiseau Indigo, un partenaire de Bookwitty, et mon opinion des grands Salons du livre tel que celui de Paris a changé.

Si vous avez déjà participé à une manifestation littéraire de grande envergure telle que Livre Paris, vous comprendrez aisément comme il est facile de se perdre dans le brouhaha incessant qui occupe l'espace entre les stands des éditeurs. Le public y va pour flâner, pour des signatures d’auteurs, pour peut-être attraper la fin d’une discussion de table ronde, et pour, pourquoi pas, acheter des livres. Et pourtant, saviez-vous que ces festivals littéraires tendent à porter un enjeu, à s’organiser autour d’une problématique?

"J’ai participé au festival Paroles Indigo à Arles et mon opinion des grands Salons du livre tel que celui de Paris a changé."

À titre d’exemple, Livre Paris 2018 tournera autour de la problématique suivante : “les écrivains face au monde”. Mais derrière cette phrase, un fil conducteur trop généraliste s’impose au public qui, désemparé, n'en tiendra sans doute pas compte, et qui n’est d’ailleurs écrite que sur l’affiche de l’événement. À l’intérieur du salon, rien ne nous rappelle cet enjeu. Certains téméraires suivront la programmation pour assister à des tables rondes et discussions plus ou moins proches de la thématique annuelle. On sortira enfin de ce salon la tête bourdonnante, sans avoir nécessairement réfléchi à cette problématique, et en ayant peut-être entendu quelque éminent auteur formuler sa pensée sur la chose, avant de directement passer à la promotion directe ou indirecte de son dernier livre.

On oublie vite ce genre de salons après avoir fait l'expérience de festivals littéraires alternatifs, à l’instar du festival Paroles Indigo.

L’importance d’une problématique bien ciblée :

Le festival Paroles Indigo a pour vocation de mettre en lumière “d’autres façons de dire le monde.” Il a été créé dans le prolongement de l’action de L’Oiseau Indigo, diffuseur des éditeurs des mondes arabe et africain, et a pour ambition de “proposer à un large public la richesse de cette création littéraire et la diversité des points de vue, de faciliter les rencontres avec les auteurs et d’offrir aux professionnels de la chaîne du livre une occasion de découvertes, de rencontres et de débats”.

Ici, pas de “formattage” de festival. Pas de promotion commerciale non plus : la prise de parole a une autre dimension que celle de promouvoir le livre. La problématique lancée par les organisateurs du festival est définie par tous ses acteurs, les auteurs ouvrant le bal en s’appropriant l’enjeu de la thématique. Parce que la parole est à la réflexion et non à la promotion, ils osent sortir des sentiers battus et abordent ces problématiques que les grandes rencontres littéraires n’abordent guère. À titre d’exemple, pour l’édition 2017 de la rencontre, la conférence intitulée "Enfances empêchées : Pourquoi des enfants ou des adolescents prennent-ils seuls le risque de l'exil?” est abordée par les auteurs ivoiriens et guinéens qui osent réfléchir, en France, sur la condition de la jeunesse de leur pays.

"Parce que la parole est à la réflexion et non à la promotion, ils osent sortir des sentiers battus et abordent ces problématiques que les grandes rencontres littéraires n’abordent guère."

Les auteurs invités s’approprient les problématiques et débattent des enjeux sans qu’il y ait de promotion personnelle. Plus encore, ces derniers, ainsi que les acteurs régionaux, profitent du festival pour établir des rencontres en off, et organiser des partenariats et des initiatives qui porteront leur fruit ailleurs. Cette année, le maire d’Arles et l’adjointe déléguée à la culture de la ville de Grand-Bassam, en Côte d’Ivoire, ont signé une intention de partenariat entre les deux villes, autour du livre et de la culture.

L’enjeu politique du festival :

Un des enjeux des festivals littéraires qui est souvent tu volontairement par les organisateurs des grands festivals, et qui est au contraire attisé par ceux des festivals plus confidentiels : l’enjeu politique. Qu’il est surprenant d’entendre les auteurs invités à Paroles Indigo, parler de manière engagée, être poussés même à s’exprimer de la sorte lors des rencontres, loin des télévisions nationales et de l’égide du ministère de la culture. Lors de la dernière édition du festival Paroles Indigo, le thème “Enfances et histoires d’enfancesa permis aux participants d’évoquer les problématiques de l’immigration, de l’accueil des mineurs migrants sur le territoire français, d’apporter des témoignages sans censure sur l’implication de l’État, et réfléchir sur les différents moyens d’éviter la maltraitance.

Le festival, organisateur et médiateur, et le public, premier acteur :

"L'important, ce sont les échanges. Les échanges entre ceux qui écrivent, qui éditent, qui publient, mais également entre ceux qui lisent."

Mais la grande plus value d’un festival alternatif est qu’il s’efface lui-même au profit de la problématique choisie. Son rôle se limite à l'organisation et la médiation. L'important, ce sont les échanges. Les échanges entre ceux qui écrivent, qui éditent, qui publient, mais également entre ceux qui lisent.

Paroles Indigo est en effet l’un de ces festivals où le public est directement impliqué dans le débat. Dans ce contexte, les échanges avec le public à la fin des tables rondes prennent une tout autre ampleur. Il s’agit d’une conversation, d’un dialogue entre les intervenants et le public. Ce dernier a un rôle prioritaire dans le débat, car l’auteur ou l’éditeur est là pour l’écouter, et réciproquement. Cela tient au fait que l’organisation du festival prête à l’écoute mutuelle. L’auteur est à l’aise en s’éloignant des problématiques qu’il aborde d’habitude pour réfléchir à d’autres enjeux et qui sait, peut-être s’en inspirer.

Même si les médias relayent peu les manifestations littéraires alternatives, professionnels du livre et lecteurs gagneraient à fréquenter ceux qui ne poussent pas la commercialisation mais plutôt la communication, pour réfléchir ensemble aux grands enjeux littéraires et à l’avenir du livre.

Nathalie Sfeir

Nathalie est libraire chargée du catalogue en français et en arabe pour Bookwitty. Son expertise englobe la connaissance du marché du livre en France ainsi que celle du marché du livre en arabe. Les années précédentes, elle était responsable du livre arabe à la librairie-boutique de l’Institut du monde arabe. Elle publie également ses coups de coeur sur la page “Livres” de bookwitty.com